Amanohashidate
Au nord de la préfecture de Kyōto, là où la mer du Japon découpe ses contours dans la péninsule de Tango, se dresse l’un des paysages les plus envoûtants et les plus chargés d’histoire de tout l’archipel. Amanohashidate, dont le nom signifie « le pont du ciel », n’est pas un site que l’on visite simplement : c’est un lieu que l’on ressent, que l’on contemple, et dont on repart changé.
Un paysage né de la mer et du temps
Pour comprendre Amanohashidate, il faut d’abord accepter ce que la géographie a d’improbable. Une langue de sable de 3,6 kilomètres, large de quelques dizaines de mètres seulement, s’étire à travers la baie de Miyazu comme si la mer elle-même avait voulu tracer un trait entre ses deux rives.
Ce banc de sable n’est pas une création artificielle ni le fruit d’un caprice humain : il s’est formé au fil des siècles par l’accumulation patiente de sédiments, portés par les courants marins et les vents dominants de la mer du Japon. La rivière Noda, qui se jette dans la baie à l’une de ses extrémités, a contribué à déposer ces matériaux fins qui, au fil du temps, ont constitué ce ruban terrestre aussi fragile que précieux.
Ce qui rend ce lieu véritablement extraordinaire, c’est la densité végétale qui le couvre entièrement. Plus de huit mille pins y ont poussé sur un sol de sable blanc immaculé, créant un contraste visuel que les Japonais désignent par l’expression Hakusha Seisho, qui signifie littéralement « sable blanc et arbres verts ».
Ces pins ne sont pas des arbres ordinaires : plantés et entretenus depuis des siècles, tordus par les vents marins, ils ont acquis des silhouettes sculptées, expressives, presque humaines dans leur façon d’affronter les éléments. Se promener parmi eux, c’est traverser une forêt miniature suspendue au-dessus de la mer, entre deux étendues d’eau qui semblent vouloir se rejoindre de chaque côté du sentier.
La baie de Miyazu elle-même participe à la grandeur du tableau. Ses eaux calmes reflètent le ciel et les reliefs environnants selon les heures et les saisons, offrant des tonalités qui vont du gris nacré des matins d’hiver aux bleus profonds des après-midis d’été. La péninsule de Tango, qui constitue son écrin, est une région encore peu fréquentée par le tourisme de masse, préservant une atmosphère de bout du monde, d’intimité avec la nature japonaise dans ce qu’elle a de plus pur.

Les Nihon Sankei, être l’une des trois plus belles vues du Japon
En matière de beauté paysagère, le Japon a ses propres canons, codifiés avec la rigueur d’un art. Le concept de Nihon Sankei, soit les « Trois Vues du Japon », est l’une de ces classifications dont les Japonais sont si friands, mais qui, ici, ne relève pas de la simple convention touristique.
Ces trois sites ont été désignés pour la première fois par l’érudit confucéen Hayashi Gahō (1618-1680) dans son ouvrage Nihonkoku jiseki kō, rédigé au début de l’époque d’Edo. Gahō n’était pas un voyageur ordinaire : c’était un lettré de la cour shogunale, un homme dont le regard sur la beauté naturelle était formé par des décennies de lectures classiques chinoises et japonaises. Que son choix se soit arrêté sur Amanohashidate, sur la baie de Matsushima dans la préfecture de Miyagi et sur Itsukushima, l’île sacrée de Miyajima dans la préfecture d’Hiroshima, n’est pas le fruit du hasard.
Ces trois sites partagent une caractéristique fondamentale : ils sont des paysages de l’entre-deux, des lieux où l’eau et la terre se rencontrent, se mêlent, se disputent l’espace. Matsushima est un archipel de petites îles couvertes de pins dans une baie calme. Miyajima est une île sacrée dont le grand torii s’élève directement depuis la mer. Et Amanohashidate est cette bande de terre étroite qui semble flotter sur l’eau sans jamais s’y dissoudre. Tous trois évoquent, chacun à leur manière, l’idée bouddhiste et shintoïste d’une nature qui transcende ses propres lois, d’un paysage qui appartient autant au monde des dieux qu’à celui des hommes.
Appartenir aux Nihon Sankei, c’est donc porter un titre qui dépasse le simple attrait esthétique. C’est être reconnu comme un lieu où la beauté japonaise s’exprime dans sa forme la plus épurée, la plus chargée de sens. Pour le voyageur qui cherche à comprendre le Japon au-delà de ses temples et de ses gratte-ciels, ces trois sites constituent une initiation au regard japonais sur la nature, un regard contemplatif, patient, nourri de siècles de poésie et de peinture.

Mythologie et légendes, quand les dieux arpentaient le rivage
Avant que les géographes ne mesurent les dunes et les botanistes ne répertorient les espèces de pins, Amanohashidate était d’abord un lieu de légendes. Et quelle légende que celle-là. Selon les traditions les plus anciennes, cette bande de sable n’est rien moins que l’échelle que les divinités créatrices Izanagi et Izanami utilisaient jadis pour descendre des nuages jusqu’à la surface de la mer, et pour en remonter vers leur demeure céleste.
Dans la cosmologie shintoïste, ces deux divinités sont les parents fondateurs de l’archipel japonais : c’est en remuant l’océan primordial avec une lance ornée de joyaux qu’ils firent émerger les îles du Japon. L’idée qu’un lieu physique puisse avoir été le point de contact entre ces êtres divins et la matière du monde confère à Amanohashidate une dimension sacrée que nulle déclaration humaine ne pourrait égaler.
Le Tango Fudoki, la plus ancienne chronique de la région, rédigée au début du VIIIe siècle sous l’impulsion de la cour impériale qui souhaitait recenser les traditions locales de tout l’archipel, documente ces mythes avec une précision étonnante. Il raconte comment le pont, formé par la rencontre de la mer du Japon et de la rivière Noda, fut tour à tour utilisé et abandonné par les divinités, laissant sur la terre la trace de leur passage. Ce que les hommes ont foulé depuis lors, ce n’est donc pas simplement du sable et des racines de pin : c’est un vestige du temps où les frontières entre le monde céleste et le monde terrestre n’étaient pas encore définitivement tracées.
Cette dimension mythologique n’est pas une curiosité folklorique réservée aux érudits. Elle imprègne tout le rapport que les Japonais entretiennent avec ce lieu. Elle explique pourquoi les sanctuaires et les temples y sont si nombreux, pourquoi les pèlerins y viennent depuis des siècles, pourquoi même les visiteurs les plus profanes ressentent, en marchant sous ces pins tordus au-dessus de la mer double, quelque chose qui ressemble à du sacré.
Le Matanozoki, voir le ciel là où se trouve la terre
Parmi toutes les façons d’apprécier Amanohashidate, il en est une qui se distingue par son caractère aussi étrange qu’inoubliable : le matanozoki. Il s’agit de se pencher en avant, de glisser la tête entre ses propres jambes, et d’observer le paysage dans cette position inversée. L’effet est immédiat et saisissant : avec le ciel et la terre échangés, la langue de sable suspendue entre deux étendues bleutées semble littéralement flotter dans les airs, comme un pont lancé à travers les nuages. Le banc de sable, avec ses pins qui pointent vers le bas, ressemble alors à un dragon en plein vol, une vision que les Japonais appellent Hiryūkan, la « vue du dragon volant ».
Cette tradition n’est pas une invention récente destinée aux réseaux sociaux. Elle est documentée depuis l’époque d’Edo, époque où les voyageurs qui parcouraient le Japon à pied rapportaient dans leurs journaux ces postures rituelles propres à certains sites sacrés. Le matanozoki est une invitation à désorienter le regard pour mieux voir, une leçon philosophique dissimulée dans un geste de contorsion. En inversant la perspective, on ne voit plus simplement un banc de sable entre deux rives : on voit la preuve que la réalité dépend entièrement du point de vue depuis lequel on l’observe. C’est, en somme, une méditation sur la perception, habillée en jeu de foire.
Aujourd’hui, des centaines de visiteurs reproduisent chaque jour ce geste au parc Kasamatsu, sur la rive nord de la baie. Des barres d’appui en bois y ont été installées pour faciliter la posture, et des photographies prises dans cette position circulent abondamment. Ce qui aurait pu n’être qu’un pittoresque rituel local est devenu l’une des expériences les plus partagées du Japon touristique, sans pour autant perdre son fond de vérité, car la vision du dragon volant, une fois qu’on l’a eu entre les jambes, ne s’oublie pas facilement.
Les belvédères, deux façons de dominer la baie
Contempler Amanohashidate depuis ses rives, c’est bien. La voir depuis les hauteurs, c’est une autre expérience. Deux belvédères permettent d’embrasser le site d’un seul regard, depuis des angles opposés qui se complètent et se répondent.
Au sud, l’Amanohashidate View Land est accessible depuis la gare d’Amanohashidate par un monorail ou un télésiège qui gravit la colline en quelques minutes. Depuis cette terrasse perchée, la vue sur la baie est panoramique et saisissante : on voit la langue de sable se déployer en entier, bordée de ses deux côtés par les eaux tranquilles de la baie, et les collines de la péninsule de Tango qui referment l’horizon au loin.
C’est également ici que l’on trouve des structures spécialement conçues pour pratiquer le matanozoki, avec des illustrations et des panneaux qui guident les visiteurs dans cette posture. Le parc accueille aussi quelques attractions légères et des boutiques de souvenirs, sans que cela nuise vraiment à la qualité du lieu.
Au nord, le parc Kasamatsu offre une perspective différente, celle que les habitués considèrent souvent comme la plus belle. Accessible par téléphérique depuis le quartier de Fuchu, ce promontoire naturel surplombe la baie depuis la rive opposée, et c’est depuis là que la vue du Hiryūkan, le dragon volant, est la plus spectaculaire.
Le parc est moins développé commercialement que le View Land, et son atmosphère plus sauvage lui confère une authenticité que les amateurs de paysages non domestiqués apprécieront. En fin d’après-midi, quand le soleil commence à décliner vers la mer du Japon, les lumières rasantes transforment les eaux de la baie en une surface d’or et de cuivre, et la langue de sable prend des reflets qui rappellent les peintures à l’encre des maîtres zen.

Les lieux sacrés, un territoire de divinités et de pèlerins
La densité spirituelle d’Amanohashidate est remarquable même pour le Japon, pays qui ne manque pourtant pas de sanctuaires et de temples. Trois lieux de culte méritent une attention particulière, car ils racontent chacun un aspect différent de l’histoire religieuse du site.
À l’extrémité nord de la langue de sable se dresse le Kono-jinja, l’un des sanctuaires shintoïstes les plus importants de la préfecture de Kyōto. Son histoire remonte aux temps les plus anciens et sa réputation est telle qu’il est surnommé Motoise, ce qui signifie « l’origine d’Ise », en référence au grand sanctuaire national d’Ise dans la préfecture de Mie, le plus sacré du panthéon shintoïste. Selon la tradition, les grandes divinités vénérées à Ise, notamment Amaterasu la déesse du soleil et Toyoukehime la déesse de la nourriture, seraient originaires de ce lieu avant d’être transplantées à Ise.
Cette filiation mythologique fait du Kono-jinja un pèlerinage à part entière, un lieu où l’on peut toucher les racines mêmes de la religion nationale japonaise. L’architecture du sanctuaire, sobre et majestueuse, respecte les canons du style nagare-zukuri propre aux grands sanctuaires shintoïstes, et les cryptomérias centenaires qui l’entourent créent une enceinte d’ombre et de silence propice au recueillement.
À l’autre extrémité géographique et spirituelle se trouve le Chion-ji, un temple bouddhiste dédié à Monju Bosatsu, la bodhisattva de la sagesse. Ce temple est particulièrement réputé auprès des étudiants japonais qui viennent y prier avant leurs examens, dans l’espoir que la déesse de la sagesse leur accorde quelques lumières supplémentaires.

L’ambiance y est différente du Kono-jinja : plus animée, plus humaine, avec ses fidèles qui allument des bâtons d’encens et attachent leurs ema, ces petites plaquettes de bois sur lesquelles on inscrit ses vœux, aux structures en bois prévues à cet effet. Les vendeurs de Chie-no-Mochi (les gâteaux de riz traditionnels de la sagesse, dont nous reparlerons) ont installé leurs étals juste à l’extérieur du temple, créant cette frontière floue entre le sacré et le profane que les abords des temples japonais cultivent si bien.

Pour ceux qui ont le goût de l’effort et de l’altitude, le Nariai-ji attend au sommet de la colline qui domine la rive nord. C’est le 28e temple sacré du pèlerinage du Chūgoku-Shikoku, un circuit de temples bouddhistes qui constitue l’une des grandes routes spirituelles de l’ouest du Japon. Accroché à la montagne, accessible à pied après une montée abrupte ou par le téléphérique de Kasamatsu, le Nariai-ji offre une vue sur la baie qui s’étend à vos pieds comme une carte géographique vivante. La quiétude qui y règne, loin de l’agitation des sites plus accessibles, est une récompense en soi pour ceux qui auront fait le chemin.
Expériences et activités, vivre le site de l’intérieur
Amanohashidate n’est pas un paysage que l’on contemple derrière une vitre. C’est un lieu que l’on traverse, que l’on pédale, que l’on nage, un territoire d’expériences sensorielles que le seul regard ne saurait épuiser.
La promenade à pied sur les 3,6 kilomètres de la langue de sable est l’activité fondamentale, celle qui met le visiteur en contact direct avec l’essence du lieu. On entre dans la forêt de pins, on entend le craquement du sable sous ses semelles, on aperçoit entre les troncs les deux étendues d’eau qui bordent le chemin de chaque côté.
La végétation crée une atmosphère de presque-solitude même en pleine saison touristique, car le couvert végétal absorbe les sons et diffuse une lumière tamisée qui ralentit naturellement le pas. La traversée à vélo, possible avec les nombreux loueurs installés près de la gare, permet de rallier les deux extrémités en une vingtaine de minutes tout en s’arrêtant librement pour photographier les vues ou écouter le vent dans les branches.
Les croisières en bateau proposées depuis le port de Miyazu offrent une perspective maritime sur l’ensemble du banc de sable. Vu depuis l’eau, entouré de la forêt de pins qui semble flotter sur la surface de la baie, Amanohashidate révèle sa véritable nature de phénomène géologique spectaculaire. Ces excursions durent généralement entre trente et soixante minutes et permettent de comprendre l’échelle réelle du site, difficile à percevoir quand on se trouve à l’intérieur de la forêt.
En été, les plages qui bordent la langue de sable s’animent d’une vie balnéaire authentique. Le sable blanc et les eaux relativement calmes de la baie en font un lieu de baignade prisé par les familles et les jeunes Japonais, très loin du tourisme international qui envahit d’autres plages du pays. C’est aussi l’occasion de voir Amanohashidate sous son visage le plus quotidien, le plus humain, celui d’un lieu où les gens viennent simplement passer un bon moment au bord de l’eau.
Une curiosité technique mérite une mention : le pont tournant à 90° qui enjambe le canal à l’une des extrémités de la langue de sable. Cette structure pivotante, qui s’écarte pour laisser passer les bateaux, est une solution d’ingénierie élégante pour préserver la continuité du passage sur le banc de sable tout en maintenant le trafic maritime. Quelques fois par jour, selon les besoins de la navigation, on peut assister à cette rotation lente et mécanique, spectacle modeste mais curieusement fascinant dans ce décor mythologique.
Enfin, ceux que les sources naturelles fascinent ne manqueront pas l’Isoshimizu, une source d’eau douce qui jaillit sur la langue de sable malgré la proximité immédiate de la mer. Classée parmi les cent plans d’eau exceptionnels du Japon par le ministère de l’Environnement, cette source est un mystère hydrologique dont les Japonais ont fait depuis des siècles un lieu de dévotion. Boire son eau fraîche après la traversée de la forêt de pins est l’un de ces plaisirs simples et chargés de sens que seuls les voyages lents savent procurer.
La gastronomie locale, les saveurs du nord de Kyōto
Voyager dans la région d’Amanohashidate sans s’arrêter sur sa cuisine serait une erreur que l’on regretterait longtemps. La préfecture de Kyōto du Nord est une terre d’exception gastronomique, dont les spécialités sont indissociables des paysages et des saisons qui les ont fait naître.
Le crabe Matsuba est la star incontestée des tables locales d’octobre à mars. Ce crabe des neiges pêché dans les eaux froides de la mer du Japon est l’une des matières premières les plus prisées de la gastronomie japonaise. Les ryokans qui bordent la baie de Miyazu en font leur argument principal pendant la saison hivernale, le proposant dans toutes ses déclinaisons : cru en sashimi, grillé sur braise, bouilli simplement pour en révéler la chair délicate, ou encore intégré dans des préparations plus élaborées comme le kanikō ryōri, le festin au crabe qui peut compter une dizaine de services différents.
Si vous visitez la région entre novembre et février, commander un tel repas dans un ryokan traditionnel avec vue sur la baie compte parmi les expériences culinaires les plus mémorables du Japon.
En hiver également, les restaurants proposent le nabe à la sériole, un pot-au-feu japonais dont la sériole (buri) constitue la pièce centrale. Ce poisson gras, particulièrement savoureux en saison froide, est pêché dans les eaux de la mer du Japon voisine. Mijoté dans un bouillon délicat avec des légumes de saison, des champignons et du tōfu, il réchauffe le corps et l’âme lors des soirées d’hiver où le vent soufflant de la mer peut être mordant.
Tout au long de l’année, la région est connue pour ses sardines à l’huile, une spécialité qui peut surprendre par sa simplicité mais qui révèle toute la finesse de la production artisanale locale. Les sardines de la mer du Japon, confites dans une huile de qualité avec des aromates, se dégustent aussi bien en apéritif qu’en accompagnement d’une assiette de riz ou de légumes. Les conserveries artisanales de la région en proposent dans de jolies boîtes illustrées qui font des souvenirs idéaux.
Devant le Chion-ji, il serait sacrilège de repartir sans goûter au Chie-no-Mochi, les « gâteaux de la sagesse ». Ces petites bouchées de mochi grillé, enrobées de pâte de haricots rouges sucrée, sont vendues par de petits étals tenus depuis des générations par les mêmes familles. Leur goût, légèrement caramélisé à l’extérieur et fondant à l’intérieur, est simple et réconfortant comme seule peut l’être une confiserie attachée à un lieu depuis des siècles. On dit qu’en les mangeant devant le temple de la sagesse, on s’assure de bonnes fortunes intellectuelles, une croyance que même les sceptiques trouveront facile d’entretenir.
Les environs, Ine et les trésors cachés de la péninsule de Tango
La région qui entoure Amanohashidate mérite à elle seule un voyage. À moins d’une heure de route vers le nord, le village d’Ine est l’un des sites les plus préservés et les plus émouvants du Japon rural.
Ine est célèbre pour ses funaya, ces maisons de pêcheurs traditionnelles construites directement sur l’eau, dont le rez-de-chaussée est un garage à bateau où les embarcations entrent et sortent à marée. On compte encore environ deux cents de ces structures le long de la baie d’Ine, formant un ensemble architectural qui n’a d’équivalent nulle part ailleurs au Japon. Se promener le long du rivage à l’heure matinale, quand les pêcheurs préparent leurs sorties et que la brume monte de l’eau calme, est une expérience d’une mélancolie douce et d’une beauté silencieuse que les photographes et les voyageurs épris d’authenticité rechercheront.

Certaines funaya ont été converties en petites maisons d’hôtes où il est possible de passer la nuit, les pieds au-dessus de l’eau, en partageant parfois le repas du soir avec les propriétaires, offrant un accès rare à la vie quotidienne d’un village de pêcheurs japonais encore vivant. Des croisières en bateau permettent également de longer les facades des funaya depuis la mer, révélant un paysage vernaculaire d’une cohérence et d’une beauté saisissantes.
Dans la région même d’Amanohashidate, les onsen locaux offrent un moment de repos et de régénération idéal après une journée de marche ou de vélo. Le Chie-no-Yu est le plus accessible, proposant des bains publics abordables ainsi qu’un bain de pieds gratuit en plein air, une invitation à la flânerie thermale que les Japonais pratiquent avec un sérieux tout à fait enviable.
Pour les amateurs de cascades, la cascade de Kanabiki mérite une halte. C’est la seule cascade de toute la préfecture de Kyōto à figurer sur la liste officielle des cent plus belles cascades du Japon, un titre qui, dans un pays aussi doué pour inventorier ses beautés naturelles, signifie quelque chose de concret. Ses eaux se jettent dans un cadre de rochers et de végétation que les différentes saisons transforment chacune à leur manière : neige et verglas en hiver, verdure explosive au printemps, ombre fraîche en été, couleurs flamboyantes en automne.
L’art et la culture, Sesshū et la peinture du pont céleste
L’histoire culturelle d’Amanohashidate est inséparable d’une œuvre d’art unique en son genre : la peinture du moine bouddhiste et peintre de génie Sesshū Tōyō (1420-1506), intitulée La vue d’Amanohashidate. Réalisée au crépuscule de la vie du maître, probablement lors d’un voyage dans la région dans les dernières années du XVe siècle, cette peinture à l’encre sur papier est classée Trésor national du Japon et conservée au Musée national de Kyōto.
Ce qui rend cette œuvre fascinante, c’est la façon dont Sesshū s’écarte délibérément du réalisme topographique pour créer une vision synthétique et spirituelle du lieu. La baie de Miyazu, la langue de sable, les collines environnantes, les sanctuaires et les villages, tout est là, reconnaissable, mais transformé par le regard d’un homme qui a passé sa vie à comprendre comment la nature parle aux hommes qui savent l’écouter.
La peinture est à la fois une carte, un portrait et une méditation. Elle capture quelque chose que les photographies, aussi belles soient-elles, peinent à saisir : la dimension temporelle du lieu, le sentiment que ce paysage a existé avant les hommes et continuera après eux.
Sesshū n’était pas n’importe quel peintre. Formé au Japon dans la tradition du sumi-e, il séjourna en Chine de 1468 à 1469, où il étudia la peinture de paysage des Song et des Ming. De retour au Japon, il développa un style personnel d’une puissance et d’une originalité qui le placent parmi les plus grands peintres de toute l’histoire de l’art japonais. Que son dernier grand chef-d’œuvre soit consacré à Amanohashidate dit quelque chose de la place que ce site occupait déjà dans l’imaginaire culturel japonais du XVe siècle.
Amanohashidate a par ailleurs inspiré des générations de poètes et de lettrés. Pendant l’époque d’Edo, alors que la pratique du voyage se démocratisait progressivement, le site devint une destination incontournable des meisho-ki, ces journaux de voyage illustrés qui constituaient à la fois des guides pratiques et des œuvres littéraires. Les poètes haïku voyaient dans la langue de sable et ses pins une image parfaite de l’impermanence et de la beauté fragile que leur art cherchait à saisir.
Informations pratiques, comment organiser son voyage
Se rendre à Amanohashidate
Depuis la gare de Kyōto, le moyen le plus simple est de prendre le Limited Express Hashidate, un train direct qui relie les deux gares en un peu plus de deux heures sans correspondance. Ce train circule plusieurs fois par jour et offre des paysages de campagne et de côte qui font de ce trajet un plaisir en soi. Le pass JR West couvre ce trajet, ce qui peut rendre l’excursion très économique pour ceux qui ont déjà investi dans un pass ferroviaire. Depuis Osaka, il faut compter environ deux heures et demie en prenant un correspondance à Kyōto ou en empruntant la ligne Kyōtango Railway depuis Fukuchiyama.
La meilleure saison pour venir
Chaque saison apporte sa propre couleur à Amanohashidate, et le choix du moment dépend de ce que l’on cherche. L’automne, de mi-octobre à début décembre, est la saison des momiji, quand les érables des collines environnantes se parent de rouge et d’or. Les jours sont doux, la lumière est magnifique sur la baie, et la foule est moins dense que pendant l’été. C’est probablement le moment où Amanohashidate est la plus belle.
L’hiver attire les amateurs de gastronomie et d’authenticité. Le crabe Matsuba est en pleine saison, les ryokans sont accueillants, et la neige qui couvre parfois les pins de la langue de sable crée des tableaux d’une beauté spectaculaire. La région est moins fréquentée, les prix sont plus doux, et les couchers de soleil sur la mer du Japon hivernale ont une intensité particulière.
L’été, de juillet à août, est la saison des familles japonaises, des baignades sur les plages de sable blanc et des festivals de feux d’artifice. Fin juillet, la cérémonie Monjudo Voyaging Out donne lieu à un défilé de lanternes sur le canal et à des feux d’artifice qui se reflètent dans les eaux calmes de la baie, un spectacle nocturne qui rassemble des milliers de personnes dans une atmosphère de fête populaire authentiquement japonaise.
Le printemps, plus délicat, offre les cerisiers en fleur et une végétation d’un vert tendre qui contraste magnifiquement avec le sable blanc et les eaux bleues.
Où dormir
Passer au moins une nuit sur place est fortement recommandé. Les ryokans qui bordent la baie de Miyazu, dont certains disposent de chambres avec vue directe sur la langue de sable, offrent cette expérience de l’hospitalité japonaise traditionnelle dont on ne revient jamais tout à fait indemne : repas du soir en plusieurs services à base de produits de la mer, bains chauds collectifs (onsen), futon et kimono de nuit fournis. Se lever avant l’aube pour voir le soleil se lever sur la baie depuis la fenêtre d’un ryokan compte parmi les moments dont les voyages japonais sont faits.

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