Le musée Nintendo à Uji

Il y a quelque chose d’un peu déconcertant, au premier abord, dans l’idée de chercher un musée Nintendo au milieu des champs de thé d’Uji. La ville est connue dans le monde entier pour son matcha d’exception, pour la silhouette dorée du Byōdō-in qui se reflète dans l’eau calme de la rivière, pour le roman du Genji dont les derniers chapitres se déroulent sur ses rives.

C’est une ville de sérénité, de culture ancienne, d’un Japon qui ressemble encore à ce que les voyageurs viennent chercher de l’autre côté du monde. Et pourtant, depuis le 2 octobre 2024, c’est ici, à quelques minutes à pied de la gare d’Ogura, dans un quartier résidentiel discret du sud de la préfecture de Kyoto, que Nintendo a posé son premier musée officiel permanent.

Ce choix géographique n’est pas un hasard de communication. Il dit quelque chose de profond sur l’identité de Nintendo : une entreprise qui, avant d’être un empire du jeu vidéo, était une maison artisanale kyotoïte, ancrée dans les traditions ludiques japonaises depuis sa fondation en 1889. Le Nintendo Museum d’Uji n’est donc pas un parc d’attractions déguisé en musée. C’est un lieu de mémoire, une reconversion patrimoniale réussie, et probablement l’une des visites les plus singulières que l’on puisse faire dans la région de Kyoto aujourd’hui.

Le musée Nintendo à Uji

Obtenir des billets

Obtenir un billet pour le Nintendo Museum est sans doute l’une des démarches les plus exigeantes du tourisme japonais contemporain, et cette réalité mérite d’être posée d’emblée : si une visite du musée entre dans vos projets, elle doit structurer votre calendrier de voyage bien avant votre départ.

Le système mis en place par Nintendo repose intégralement sur un tirage au sort. Il n’existe aucune vente libre, ni sur place, ni sur une billetterie en ligne classique. Tout passe par une candidature à une loterie qui ouvre trois mois avant le mois de visite souhaité. Pour illustrer concrètement : une visite envisagée en mai nécessite de s’inscrire dès le 1er février. La candidature requiert un compte Nintendo, dont l’inscription est gratuite mais doit être créée en amont. Lors de l’inscription, on peut indiquer jusqu’à trois choix de dates avec un créneau horaire précis, ainsi que le nombre de participants.

Le tirage a lieu le premier du mois suivant la candidature, et les résultats sont communiqués par courriel, et il est aussi possible de les consulter directement sur la page d’accueil du site de billetterie. En cas de sélection, le paiement doit être effectué uniquement par carte bancaire, et la réservation doit être faite au nom de la personne qui visitera le musée, une pièce d’identité étant exigée à l’entrée le jour de la visite.

Un point important à avoir en tête : l’atelier de création de cartes Hanafuda ne se réserve pas à l’avance. Les inscriptions se font sur place le jour même, des frais supplémentaires s’y appliquent, et les places s’épuisent rapidement.

Ce système pourrait sembler contraignant, mais il donne la mesure exacte de l’engouement que suscite le lieu. Durant l’hiver 2025, en pleine basse saison touristique, il était impossible d’obtenir une place en dehors de la loterie, tant la demande dépasse l’offre disponible. La probabilité de succès reste faible, et il vaut mieux aborder la candidature avec réalisme : prévoyez de postuler plusieurs fois si votre voyage est suffisamment flexible, et évitez de bâtir un itinéraire entier autour de cette visite avant d’avoir reçu la confirmation par courriel.

Les tarifs, eux, sont raisonnables pour un musée de ce standing : 3 300 ¥ pour les adultes (à partir de 18 ans), 2 200 ¥ pour les 12-17 ans, 1 100 ¥ pour les 6-11 ans, et une entrée gratuite pour les moins de 6 ans. Le musée est ouvert en semaine de 10h à 18h, et le week-end de 9h à 19h. Il ferme chaque mardi, ainsi que durant les fêtes de fin d’année.

Une usine qui a fait l’histoire, devenue lieu de mémoire

Pour comprendre pourquoi Nintendo a choisi Uji plutôt que Kyoto ou Osaka pour installer son musée, il faut remonter à 1969. C’est cette année-là qu’est construite l’usine Uji Ogura, sur un terrain à quelques minutes de la gare : un bâtiment modeste, fonctionnel, typique de l’architecture industrielle japonaise de l’après-guerre. L’usine, rebaptisée officiellement Uji Ogura Plant en 1988 à l’occasion de son extension, a longtemps été l’un des cœurs opérationnels de Nintendo.

C’est là que furent fabriquées les cartes Hanafuda, ces cartes à jouer florales qui constituent le premier produit commercial de la maison. C’est aussi là que fut assuré pendant des décennies le service après-vente des consoles, ce travail discret et technique sans lequel aucun empire du jeu vidéo ne se maintient dans la durée.

Lorsque Nintendo annonce en 2021 la transformation de ce bâtiment en espace culturel, la décision est reçue avec une certaine émotion par les observateurs de la marque. Ce n’est pas un hangar anonyme que l’on reconvertit : c’est un site chargé d’histoire industrielle et humaine, un lieu qui incarne concrètement le passage de Nintendo d’une manufacture artisanale à une entreprise internationale.

La rénovation a été conduite avec soin, en préservant l’enveloppe architecturale du bâtiment tout en l’adaptant à ses nouvelles fonctions muséales. Le résultat appartient à cette famille de projets que le Japon réussit particulièrement bien : le patrimoine industriel reconverti en lieu vivant, sans nostalgie artificielle ni spectacularisation excessive.

Shigeru Miyamoto lui-même, créateur de Super Mario, de Zelda et de Donkey Kong, a suivi de près les travaux de transformation du bâtiment. C’est d’ailleurs lui qui a présenté le musée au monde lors du Nintendo Direct dédié, en août 2024, guidant les téléspectateurs à travers les espaces rénovés avec la même attention au détail qu’il apporte à la conception de ses univers.

Les origines de Nintendo

Il est facile, quand on pense à Nintendo, de commencer par la NES ou par Super Mario Bros. C’est ainsi que la mémoire collective a codé l’entreprise, en Occident comme au Japon. Mais le musée d’Uji fait quelque chose d’important : il replace Nintendo dans sa véritable généalogie japonaise, celle qui commence en 1889, trente ans avant la naissance du cinéma parlant, cent ans avant la Game Boy.

Fusajiro Yamauchi fonde Nintendo Koppai à Kyoto en 1889 avec une ambition simple : fabriquer et vendre des cartes Hanafuda. Ces cartes, dont le nom signifie littéralement « fleurs de Han », sont un objet culturel japonais d’une profondeur insoupçonnée. Vieilles de plus de quatre cents ans, elles se composent de quarante-huit cartes réparties en douze suites correspondant aux douze mois de l’année, chacune associée à une plante ou une fleur caractéristique de la saison. Leur graphisme est d’une beauté formelle rare, héritée des influences de la peinture de l’école Tosa et des estampes ukiyo-e. Elles se jouent selon des règles propres à plusieurs jeux traditionnels, dont le Koi-Koi, qui reste pratiqué aujourd’hui.

Nintendo fabrique également des cartes Karuta, autre jeu de cartes traditionnel japonais dont les variantes les plus connues s’appuient sur des poèmes classiques. Ce double ancrage dans la culture ludique japonaise prémoderne n’est pas anecdotique : il dit que Nintendo, avant d’être une entreprise de divertissement électronique, était une entreprise de jeu au sens le plus ancien et le plus noble du terme. Le musée retrace ce fil avec une précision bienvenue, en plaçant les cartes Hanafuda et Karuta au même niveau de légitimité que les consoles et les jeux vidéo qui ont suivi.

L’atelier de création de cartes Hanafuda proposé aux visiteurs s’inscrit dans cette logique. Il ne s’agit pas d’une animation folklorique pour touristes : c’est une invitation à toucher du doigt l’origine profonde de tout ce que Nintendo a construit. Le fait de pouvoir créer soi-même une carte, de tenir entre ses mains un objet qui ressemble à ce que les artisans de Kyoto fabriquaient à la fin du XIXe siècle, donne à la visite une épaisseur temporelle que peu de musées d’entreprise savent atteindre.

La visite

L’organisation du musée est à la fois simple et bien pensée. Le bâtiment réhabilité se développe sur deux niveaux, et cette verticalité correspond à deux façons distinctes de rencontrer Nintendo. Dès le rez-de-chaussée, les visiteurs sont immergés dans l’univers interactif de la marque : c’est l’espace des expériences, celui où l’on joue, où l’on manipule, où l’on redevient joueur plutôt que spectateur.

On y retrouve notamment un espace géant dédié aux classiques de la maison, Mario, Donkey Kong et d’autres titres fondateurs, avec des installations qui permettent d’y rejouer dans des conditions qui relèvent autant de l’attraction que du jeu. L’entrée elle-même donne le ton : un espace photo inspiré de l’univers de Super Mario, avec les tuyaux verts caractéristiques de la franchise, accueille les visiteurs dès les premiers pas à l’intérieur du bâtiment.

Le premier étage adopte un rythme différent, plus contemplatif. C’est là que se trouvent les expositions retraçant l’histoire des produits Nintendo sur plusieurs décennies : jouets mécaniques et optiques des premières années, consoles et prototypes rares, accessoires qui ont marqué des générations de joueurs, objets de collection dont certains n’ont jamais été commercialisés ou seulement diffusés en nombre très limité. Voir alignées dans un même espace la Game & Watch, la Famicom, la Super Nintendo, la Nintendo 64, la GameCube, la DS, la Wii et toutes leurs descendantes, c’est mesurer avec une acuité particulière la continuité d’une vision créative sur plus de quarante ans d’industrie électronique. Ce n’est pas la profusion qui impressionne, mais la cohérence.

Le musée rend hommage à deux figures tutélaires dont les noms résonnent différemment selon les générations, mais dont l’importance est équivalente. Shigeru Miyamoto, bien sûr, l’architecte des univers Mario, Zelda et Pikmin, l’homme qui a peut-être eu plus d’influence sur la culture populaire mondiale de la fin du XXe siècle qu’on ne le reconnaît généralement. Mais aussi Gunpei Yokoi, moins connu du grand public francophone, et pourtant père de la Game Boy, du D-pad, et d’une philosophie du jeu dite « technologie horizontale » qui privilégie la créativité et l’accessibilité sur la puissance technique brute. Ces deux regards sur le jeu, l’un narratif et spectaculaire, l’autre épuré et universel, structurent en quelque sorte le propos d’ensemble du musée.

Pour les voyageurs adeptes de jeux mobiles, le musée réserve aussi deux surprises géolocalisées : un Special Spot Pikmin Bloom et un PokéStop Pokémon GO sont accessibles depuis l’enceinte du bâtiment, petites attentions qui montrent que Nintendo n’a pas oublié ses communautés de joueurs numériques dans la conception du lieu.

Infos pratiques et accès

Rejoindre le Nintendo Museum depuis Kyoto ou Osaka est simple, à condition de ne pas improviser son itinéraire de transport. Nintendo déconseille explicitement l’usage de la voiture, de la moto et du taxi pour rejoindre le musée, une recommandation inhabituellement ferme dans le monde du tourisme japonais, qui s’explique par l’absence de parking et la configuration du quartier résidentiel dans lequel se trouve le bâtiment.

Depuis Kyoto, l’itinéraire le plus direct passe par la ligne Kintetsu Kyoto jusqu’à la gare d’Ogura, d’où le musée est accessible en cinq minutes de marche en sortant côté est. Depuis Osaka ou la gare de Kyoto, la ligne JR Nara offre une alternative avec la gare JR Ogura (attention, les deux gares portent le même nom mais appartiennent à des compagnies différentes), d’où il faut compter environ huit minutes à pied en sortant côté nord. La correspondance depuis le centre de Kyoto prend en tout une petite demi-heure, ce qui rend la visite tout à fait compatible avec une journée déjà chargée.

L’adresse officielle du musée est : 56 Kaguraden, Ogura-cho, Uji-shi, Kyoto 611-0042.

Uji, une journée complète

L’une des grandes qualités de ce musée est de s’inscrire naturellement dans une logique de journée complète à Uji, une ville qui mérite vraiment qu’on lui consacre plus que les deux heures que la plupart des voyageurs lui accordent dans leur rush entre Kyoto et Nara. Uji a un caractère propre, une identité sensorielle forte, avec l’odeur du matcha qui imprègne certaines rues commerçantes, le bruissement de la rivière, les façades en bois des maisons de thé, qui en fait bien plus qu’une simple étape intermédiaire.

Le Byōdō-in, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, reste évidemment l’attraction majeure de la ville. Ce temple du XIe siècle, dont le Pavillon du Phénix est l’une des architectures les plus photographiées du Japon, impressionne par son rapport à la lumière et au reflet : sa façade se dédouble dans l’eau de l’étang qui lui fait face, créant une image presque irréelle par temps calme. On l’aperçoit même sur la pièce de dix yens, un détail que les voyageurs aiment retrouver dans leur monnaie après la visite. Le musée Uji-shi Genji, dédié au roman de Murasaki Shikibu dont plusieurs chapitres se déroulent à Uji, intéressera les amateurs de littérature classique japonaise.

Entre les deux, les rives de la rivière Uji invitent à ralentir. Les maisons de thé y proposent des expériences souvent remarquables : dégustation de matcha en cérémonie, soba au thé vert, glaces et pâtisseries aux couleurs franches de la poudre d’infusion. La proximité géographique entre le Nintendo Museum, situé côté gare d’Ogura dans le nord-est de la ville, et ces attractions culturelles, concentrées autour de la gare d’Uji quelques centaines de mètres plus loin, rend la logistique facile. On peut raisonnablement commencer sa matinée au musée Nintendo, passer la pause déjeuner autour de la rivière, et finir l’après-midi au Byōdō-in avant de rentrer sur Kyoto ou Osaka en début de soirée.

Un musée pour qui, finalement ?

On pourrait croire, de prime abord, que le Nintendo Museum s’adresse avant tout aux fans inconditionnels de la marque, à ceux qui ont grandi manette en main et qui sauront nommer chaque prototype exposé au premier étage. Et il est vrai que pour eux, la visite a quelque chose d’émotionnel, presque de douloureux par excès de reconnaissance. Mais le musée est en réalité plus ouvert que cela.

Il parle à quiconque s’intéresse à l’histoire culturelle et industrielle du Japon contemporain. Il parle aux curieux qui veulent comprendre comment une petite entreprise artisanale de Kyoto est devenue l’une des forces créatives les plus influentes du XXe siècle. Il parle aux voyageurs qui cherchent à Uji une expérience différente de celle que les guides classiques leur proposent.

Et il parle, bien sûr, à ceux pour qui le jeu est une forme sérieuse d’expression humaine, ce que Nintendo a toujours cru, depuis ses cartes Hanafuda jusqu’à ses consoles hybrides.


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