Uji, la ville au sud de Kyoto
À une trentaine de minutes de Kyoto en train, Uji est l’une de ces villes qui rappellent que le Kansai ne se résume pas à ses grandes capitales historiques. Installée de part et d’autre d’une rivière qui a vu passer aristocrates, moines, guerriers et marchands, elle rassemble sur un territoire étonnamment compact deux sites du patrimoine mondial de l’UNESCO, le décor des dix derniers chapitres du Dit du Genji, certaines des plus anciennes maisons de thé du pays et le berceau d’un matcha réputé dans le monde entier. Voici un tour d’horizon des lieux et des expériences qui font la richesse d’Uji, des incontournables du centre-ville aux collines de thé plus éloignées.
Une ville de passage devenue ville de mémoire
Uji doit d’abord son destin à sa situation géographique. Le pont qui franchit la rivière aurait été édifié en 646 par Dōtō, moine du Gangō-ji de Nara, et la ville est devenue dès lors un point de passage stratégique entre l’ancienne capitale de Nara et Kyoto. À l’époque de Heian, l’aristocratie y établit des villas de campagne, dont l’une, propriété des Fujiwara, deviendra le Byōdō-in.
Plus tard, les brumes montant de la rivière, qui entretiennent l’humidité des plantations, ont fait d’Uji une terre idéale pour la culture du thé. Aujourd’hui, le Byōdō-in et l’Ujigami-jinja figurent, depuis 1994, parmi les « Monuments historiques de l’ancienne Kyoto (villes de Kyoto, Uji et Ōtsu) » inscrits à l’UNESCO, et le centre se parcourt presque entièrement à pied depuis les gares JR Uji et Keihan Uji.
Le Byōdō-in et son Pavillon du Phénix
C’est l’image que l’on garde d’Uji, et elle est à la hauteur de sa réputation. Le site fut d’abord une villa de campagne qui passa entre les mains de Fujiwara no Michinaga, figure dominante de la cour de Heian, avant que son fils Yorimichi, régent de l’empereur, ne la transforme en temple bouddhique en 1052. Le Pavillon du Phénix (Hōōdō), aussi appelé Amida-dō, fut achevé l’année suivante, en 1053, et demeure aujourd’hui le seul bâtiment d’origine de l’ensemble.
Il a été conçu comme une évocation terrestre de la Terre pure du Bouddha Amida : un corps central flanqué de deux ailes et d’une galerie arrière, deux phénix sur le faîte du toit, et l’ensemble qui se reflète dans l’étang Aji-ike. Sa silhouette est si emblématique qu’elle figure au revers de la pièce japonaise de 10 yens, tandis que l’un des phénix apparaît sur le billet de 10 000 yens.
L’intérieur, que l’on ne visite que par petits groupes encadrés, abrite la statue d’Amida assise attribuée au sculpteur Jōchō. Parmi les trésors nationaux du temple figurent aussi cinquante-deux bodhisattvas de bois représentés sur des nuages. La visite se fait par créneaux d’environ vingt minutes pour cinquante personnes au maximum, avec une inscription sur place dès le matin, en fonction de l’affluence, et un supplément d’environ 300 yens par rapport au billet d’entrée du jardin et du musée Hōshōkan, fixé à 700 yens depuis avril 2024.
Ce musée présente des pièces du trésor du temple, avec des explications en plusieurs langues. Il faut compter une heure et demie à deux heures pour une visite sereine, et le site est particulièrement beau lorsque les érables de l’étang rougissent à l’automne.

Le pont d’Uji et l’univers du Dit du Genji
Traverser le pont d’Uji est presque un rite. Cet ouvrage cintré, long d’environ 102 mètres pour 8 mètres de large, est considéré comme l’un des plus anciens ponts du Japon. Il relie le quartier du Byōdō-in aux sanctuaires de l’autre rive. À l’une de ses extrémités, une statue de Murasaki Shikibu rappelle que la ville est le décor de la dernière partie du roman qu’elle a écrit au début du XIe siècle. Les dix derniers des cinquante-quatre chapitres du Dit du Genji, regroupés sous le nom d’Uji Jūjō, se déroulent ici, bien loin du Kyoto de la cour.
On y suit Kaoru, que son entourage croit fils de Genji, et son rival Niou, tous deux épris de la jeune Ukifune, que ce dilemme conduit à tenter de se jeter dans la rivière. Le dernier chapitre porte d’ailleurs le titre évocateur de Yume no Ukihashi, le « pont flottant des rêves ». Au pied du pont d’Asagiri, un monument représente Ukifune et Niou dans une barque, et le temple Hōjō-in, surnommé Hashidera, conserverait la plus ancienne stèle du pays relatant la construction du pont de 646.
Pour approfondir, le musée du Dit du Genji d’Uji, ouvert en 1998, est un complément précieux. Il présente l’univers des dix chapitres d’Uji à travers des reconstitutions d’intérieurs de l’époque de Heian, un char à bœuf grandeur nature, des maquettes, un film sur le récit et une bibliothèque de plus de 3 000 volumes. Comptez environ 600 yens l’entrée pour un adulte, une ouverture de 9 h à 17 h (dernière entrée à 16 h 30), une fermeture le lundi (et le lendemain si celui-ci est férié), et une dizaine de minutes à pied de la station Keihan Uji.
Le roman étant dense et les références nombreuses, beaucoup de voyageurs apprécient de faire cette partie de la visite accompagnés : avec nos guides francophones installés à Kyoto, une visite guidée permet de relier les lieux aux scènes du livre et de composer un itinéraire sur mesure.
Uji-jinja et Ujigami-jinja
Sur l’autre rive, deux sanctuaires voisins sont longtemps restés une seule et même entité, l’Ujigami-jinja étant le « sanctuaire supérieur » et l’Uji-jinja le « sanctuaire inférieur », jusqu’à leur séparation au début de l’ère Meiji, en 1868. Tous deux sont consacrés au prince Uji no Wakiiratsuko, fils de l’empereur Ōjin, dont la tradition dit qu’il renonça au trône en faveur de son frère Nintoku et mit fin à ses jours. L’Uji-jinja, dont la fondation est traditionnellement placée en 313, possède un bâtiment principal de l’époque de Kamakura classé bien culturel important, et attire les étudiants qui viennent y prier pour leurs examens.
Un peu plus haut dans la colline, l’Ujigami-jinja est d’une tout autre nature. Il a été conçu comme sanctuaire protecteur du Byōdō-in, et son bâtiment principal, daté d’environ 1060 par l’analyse des cernes des bois, est considéré comme le plus ancien édifice shinto du Japon encore debout. Il est de style nagare-zukuri, avec son toit asymétrique caractéristique, et sa salle de culte, plus tardive, date de l’époque de Kamakura.
Les deux bâtiments sont des trésors nationaux. L’entrée est gratuite, la visite ne demande que quelques minutes, et l’atmosphère, loin des foules du Byōdō-in, est l’une des plus paisibles de la ville. Dans l’enceinte coule aussi la source Kirihara, l’une des sept sources célèbres d’Uji. On remarquera partout des lapins, sur les amulettes, les omikuji et les décors : selon la légende, un lapin guida le prince Wakiiratsuko lorsqu’il s’était égaré, en se retournant sans cesse pour s’assurer qu’il le suivait.

Du mont Daikichi, la ville à ses pieds
Depuis l’Ujigami-jinja, un sentier dans les bois mène en vingt à trente minutes à l’observatoire du Daikichiyama, un belvédère naturel à 131 mètres d’altitude. La montée est facile et accessible aux familles, et la vue embrasse la rivière, le centre d’Uji et, par temps clair, le toit du Pavillon du Phénix. L’accès est libre et gratuit, mais le chemin s’assombrit vite en fin de journée : mieux vaut redescendre avant la nuit. Le lieu est aussi connu des fans d’animation, car il apparaît dans Hibike! Euphonium, produit par Kyoto Animation, dont le siège est à Uji.

Le thé d’Uji
Il serait difficile de parler d’Uji sans évoquer ce qui fait sa renommée mondiale. La tradition associe les débuts du thé local au moine Myōe, et, à l’époque de Muromachi, le shogunat Ashikaga avait désigné sept plantations d’Uji comme particulièrement réputées. Cette histoire se lit encore dans la ville, notamment lors de la fête du thé d’Uji, organisée chaque année le premier dimanche d’octobre au Kōshō-ji, où l’on offre des bols de thé devant les statues de ceux qui firent d’Uji une capitale du thé.
Pour participer à une cérémonie du thé sans formalités excessives, le Taihō-an est une excellente adresse. Cette maison de thé municipale, dont le nom signifie « maison face au phénix », est bâtie dans le style sukiya à proximité de l’office de tourisme, au bord de la rivière. Elle propose une cérémonie courte autour d’un bol de matcha et d’une pâtisserie de saison (environ 1 000 yens, billets à l’office de tourisme), ainsi qu’une expérience plus approfondie où l’on apprend à préparer soi-même le thé (environ 2 400 yens, avec réservation trois jours à l’avance). Il arrive que le sencha remplace le matcha quelques fois par mois. La maison ferme du 21 décembre au 9 janvier.
Pour les amateurs de thé, quelques maisons historiques valent le détour. La plus ancienne est Tsūen, qui se présente comme la plus ancienne maison de thé du Japon : fondée en 1160 à l’extrémité du pont, elle est tenue par la vingt-quatrième génération de la même famille, dont les ancêtres veillaient sur le pont en tant que gardiens et servaient le thé aux voyageurs. Le bâtiment actuel date du XVIIe siècle, et il est agréable de s’y asseoir face à la rivière.
Plus au cœur de la ville, Itoh Kyuemon, fondée en 1832, est réputée pour ses parfaits au matcha, et Nakamura Tokichi Honten, fondée en 1854 et aujourd’hui entre les mains de la septième génération, occupe un bâtiment de l’ère Meiji classé parmi les paysages culturels importants d’Uji. On y achète des thés, du matcha en poudre et des douceurs que l’on emporte volontiers au retour.
Visiter une usine de matcha
Pour comprendre comment le matcha est fabriqué, rien ne remplace une visite d’usine. Marukyu Koyamaen, maison d’Uji qui consacre l’essentiel de sa production au matcha, ouvre aux visiteurs son usine de Makishima. Le parcours, d’une durée de 70 à 90 minutes, comprend un film d’introduction, la visite des installations (dont les meules de pierre, installées dans une pièce sombre pour protéger la poudre de la lumière), la salle d’inspection du thé, une maison de thé traditionnelle et un atelier de préparation du matcha accompagné d’une pâtisserie.
La réservation est obligatoire au moins sept jours à l’avance, le groupe compte entre deux et dix personnes et la visite a lieu le matin. Le site de l’entreprise mentionne un droit d’entrée d’environ 500 yens, converti en bon d’achat à la boutique de l’usine ; ces conditions ayant évolué avec le temps, mieux vaut les confirmer au moment de réserver. Fukujuen propose également des activités pratiques sur les deux rives de la rivière, à l’Uji Kōbō.

Mimuroto-ji, le temple des fleurs
Au sud-est du centre, le Mimuroto-ji, fondé il y a environ douze siècles, est surnommé le « temple des fleurs » pour la succession de floraisons qui rythme son année. Les cerisiers ouvrent la saison début avril, suivis des azalées (une vingtaine de milliers de plants, auxquels s’ajoutent plus d’un millier de rhododendrons) vers le début de mai, puis des hortensias en juin, qui comptent une cinquantaine de variétés et de milliers de plants (les chiffres cités vont de 10 000 à 20 000), parfois illuminés le soir pendant la saison.
Les lotus prennent le relais en juillet et août, avant les érables à la fin novembre. Le bâtiment principal, reconstruit en 1805 après un incendie, abrite une statue de Kannon aux mille bras. Le temple ouvre de 8 h 30 à 16 h 30 d’avril à octobre (16 h le reste de l’année) et ferme fin décembre. L’entrée est d’environ 1 000 yens pour un adulte depuis 2025, avec des variations possibles selon les saisons. On y accède à pied en une quinzaine de minutes depuis la station Mimurodo de la ligne Keihan Uji, ce qui en fait une parenthèse à part, un peu à l’écart du circuit du centre.

Le Nintendo Museum, l’autre visage d’Uji
Uji ne vit pas que de passé : depuis le 2 octobre 2024, elle accueille aussi le Nintendo Museum, installé dans l’ancienne usine d’Ogura, site où l’entreprise de Kyoto produisait des cartes à jouer traditionnelles comme les hanafuda avant de devenir le géant du jeu vidéo que l’on connaît. Le musée retrace l’histoire de la marque, des cartes aux consoles, avec de nombreux espaces interactifs, un atelier de fabrication de cartes hanafuda, un café et une boutique.
Il faut anticiper : les billets ne se vendent pas sur place, mais uniquement en ligne, par tirage au sort, avec un compte Nintendo gratuit. Les inscriptions se font au cours du mois qui précède de trois mois la date visée, et les résultats sont communiqués le premier du mois suivant ; des places peuvent réapparaître ensuite (annulations, créneaux à venir), mais jamais le jour même. L’entrée coûte 3 300 yens pour un adulte, 2 200 yens de 12 à 17 ans et 1 100 yens de 6 à 11 ans. Les visiteurs étrangers doivent présenter un passeport correspondant à la réservation.
Le musée est fermé le mardi (le mercredi si le mardi est férié) et du 30 décembre au 3 janvier. Il est à cinq minutes à pied de la gare Kintetsu Ogura (huit minutes depuis la gare JR du même nom), et les voitures, motos, vélos et taxis ne sont pas autorisés pour s’y rendre.

Shōju-in et les champs de thé des collines
Pour ceux qui souhaitent prolonger la découverte au-delà du centre, les collines de la région de Ujitawara et de Wazuka offrent un paysage tout différent. Le Shōju-in, à Ujitawara, est un petit temple vieux d’environ huit siècles, devenu célèbre pour la fenêtre en forme de cœur de sa salle d’accueil, en réalité un motif traditionnel appelé inome, utilisé depuis environ 1 400 ans dans les temples et les sanctuaires pour écarter les malheurs. Le plafond de la même pièce est décoré de 160 peintures, et par beau temps, un rayon de soleil en forme de cœur traverse le sol en fin d’après-midi.
L’été, de juin à septembre, le temple organise son festival des carillons éoliens (furin), avec plus de 2 000 clochettes suspendues dans l’enceinte, ce qui lui vaut le surnom de « temple des furin ». Le temple est ouvert de 9 h à 16 h 30 (10 h à 16 h de décembre à mars), l’entrée est d’environ 600 yens avec une pâtisserie, et il reste difficile d’accès sans véhicule : comptez une trentaine de minutes en voiture depuis la sortie Uji-Nishi de l’autoroute, ou un trajet en taxi depuis l’arrêt de bus le plus proche.

À Wazuka, village considéré comme l’un des plus beaux du Japon, les plantations en terrasses d’Ishitera forment l’un des paysages les plus célèbres de la région. Elles furent le premier paysage protégé de la préfecture de Kyoto, en 2008, et font partie du Patrimoine du Japon depuis 2015. La première récolte intervient fin avril, d’où le surnom de zone de récolte précoce, et le brouillard du matin ajoute à la beauté des lieux.
Les champs étant des propriétés privées, on les admire depuis les routes et les points de vue sans y pénétrer. On y rejoint en une dizaine de minutes en voiture depuis la gare de Kamo (JR), ou on loue un vélo électrique au Wazuka-cha Café pour sillonner le village à son rythme.

Pour explorer cette campagne sans contrainte, la voiture reste le moyen le plus souple, à condition d’être en règle. Les titulaires d’un permis français, belge, suisse, allemand ou monégasque ne peuvent pas utiliser le permis international au Japon : il leur faut une traduction officielle de leur permis délivrée par la JAF (Japan Automobile Federation), valable un an à compter de l’entrée sur le territoire japonais. Rappelons que l’on roule à gauche, et que le Nintendo Museum, on l’a vu, ne s’atteint pas en voiture.
Se détendre dans un onsen d’Uji
Après une journée de marche, rien de tel qu’un bain chaud, et Uji possède son propre onsen : l’Uji Natural Hot Spring Genji-no-Yu, installé en retrait du centre, dans le quartier de Kubo-chō. Son eau, puisée à environ 1 111 mètres sous terre, est une eau chlorurée sodique et calcique, réputée pour sa capacité à conserver la chaleur sur la peau. Les bains comprennent des vasques d’intérieur, un grand bain extérieur en rocaille d’une couleur brun thé, des baignoires en céramique de Shigaraki, un bain carbonaté et un sauna, ainsi qu’un restaurant sur place.
Le prix d’entrée avoisine les 1 000 yens, et une navette gratuite relie la gare JR Uji à l’établissement une fois par heure environ (on peut aussi s’y rendre à pied depuis Kintetsu Ōkubo ou JR Nitta). On y passe volontiers deux à trois heures. Si vous portez des tatouages, renseignez-vous auprès de l’établissement avant de vous y rendre, la règle variant d’un onsen à l’autre.
Organiser sa visite
Une journée suffit pour goûter au cœur d’Uji, en enchaînant le Byōdō-in, le pont, le musée du Genji, les deux sanctuaires et une pause thé, éventuellement complétée par le belvédère du Daikichiyama. Le Mimuroto-ji, le Nintendo Museum et l’onsen méritent chacun leur demi-journée, tandis que les collines de Ujitawara et de Wazuka justifient un jour supplémentaire.
La saison compte : hortensias en juin, carillons de juin à septembre, premières récoltes de thé fin avril et couleurs d’automne en novembre. Que l’on vienne pour la littérature, l’architecture, le thé ou simplement pour échapper aux foules de Kyoto, Uji récompense la lenteur. Si vous souhaitez organiser votre journée avec un guide francophone, nous restons à votre disposition pour construire avec vous un parcours à votre rythme.
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